Entretien avec une anthropologue : Josiane Robidas

Josiane est anthropologue et enseignante à Montréal. Elle est l’auteure d’un mémoire sur la réinterprétation et la diffusion du Kâma-Sûtra dans l’occident contemporain et créatrice du blog « Le modèle chimpanzé« .
Avec elle j’ai échangé sur la place de l’enfant et de la femme, d’allaitement, de lien, de sexualité, etc. Ces échanges sont tellement enrichissants qu’il me fallait les partager ici.

Que savons nous de la place de l’enfant aux plus anciens temps d’Homo sapiens? Les enfants avaient ils des soins particuliers, une place respectée ou étaient ils maltraités, sous considérés? Par exemple je sais que les orphelins pouvaient être tout simplement « exécutés » à cause de la contrainte qu’ils représentaient pour le groupe.

La place de l’enfant est difficile à déterminer: c’est un aspect de la vie qui ne laisse pas beaucoup de traces archéologiques. Les objets pour les soins, pour le transport, pour les jeux étaient probablement en matériaux organiques (cordes de végétaux, ligaments, peaux, bois), qui se décomposent rapidement. Il reste donc la possibilité de faire des hypothèses, mais très peu de preuves matérielles.

En tenant compte de la grande et longue dépendance des bébés, il est très probable qu’ils aient été portés longtemps. Toutes les populations de chasseurs-cueilleuses ont des porte-bébés. Il y a des chances aussi, à mon humble avis, que parmi les premiers outils fabriqués on ait inventé la corde et le tressage (paniers, contenants) – les femmes fabriquent beaucoup un peu partout, puisqu’elles sont moins mobiles avec les très jeunes enfants.

L’allaitement prolongé (passé 4-5 ans – et la consommation du seul lait maternel) est dans plusieurs populations un moyen de contraception naturel. La mère allaite longtemps, ce qui diminue sa fertilité. Le passage à l’agriculture et à l’élevage (avec les bouillies de céréales disponibles et la pression à la croissance démographique pour avoir plus de main-d’oeuvre) a changé cette donne dans nos sociétés occidentales. Les bébés étaient probablement allaités au moins aussi longtemps que pour nos cousins chimpanzés.

On remarque aussi que beaucoup de populations ont des systèmes d' »échanges » de garde des bébés: la mère s’absente momentanément, en laissant le bébé aux soins d’une autre femme (qui l’allaite régulièrement).

Il est fort probable que ces premiers Homos sapiens aient eu des méthodes de contrôle des naissances (infanticides, adoptions), soit pour les bébés trop rapprochés, soit en période de disette, soit en cas de décès prématuré de l’enfant d’une autre ou de décès de la parturiente.

Les statistiques de mortalité infantile ont, avant le 20e siècle, toujours été assez catastrophiques (quand on peut les estimer). Si ma mémoire est bonne, c’était moins d’un enfant sur 5 qui survivait à l’adolescence au Moyen Age. À mon avis, il y avait sûrement un moins gros investissement émotionnel de la part des parents sur leur(s) enfant(s). La rareté des enfants aujourd’hui nous conduit à leur accorder une importance extrêmement élevée (non que les parents plus anciens n’aient pas aimé leurs enfants, mais c’était peut-être plus semblable à notre relation actuel avec des animaux de compagnie: on les apprécie, mais on sait qu’ils vont mourir parfois rapidement, et qu’ils sont remplaçables).

Si on additionne les grossesses nombreuses (pas toutes terminées) et l’allaitement long, les femmes devaient passer une grosse partie de leur vie comme mamans.

Il n’y a bien sûr rien d’absolument prouvé dans ce que je viens de vous dire, et j’ai utilisé la méthode comparative entre les cultures actuelles, les cultures un peu plus anciennes, et ce qu’on sait des chimpanzés (attention ici: leur observation en captivité doit être prise avec précautions puisque leurs comportements en sont affectés).

 

Savons nous depuis quand les seins sont ils devenus des organes protubérants et quelle en est la cause ? Ces organes proéminents même hors période d’allaitement sont extrêmement spécifiques de l’humain il me semble?

Je ne peux pas vous dire à partir de quand ils sont devenus proéminents: encore une fois, on se retrouve devant le problème des tissus mous qui ne laissent pas de traces fossiles. Il est possible que cette caractéristique se soit développée lentement, je pense sur plusieurs millions d’années.

L’hypothèse la mieux acceptée pour le moment pour expliquer leur apparition est en lien avec l’ovulation muette et la bipédie (on y revient toujours avec les humains!).

En résumé: la position redressée de la bipédie crée un problème avec les signes d’ovulation classiques encore présents chez les autres primates. En effet, la vulve de la femelle primate devient énorme, elle change de couleur et d’odeur (c’est l’équivalent de se promener avec un panneau de signalisation pointant vers la région « intéressante »). La femelle sent qu’elle ovule, son comportement change (elle tente d’attirer les mâles), et tout le groupe est également au courant de ce qui se passe. Les organes sensoriels (nez + yeux + bouche) des individus sont bien placés pour sentir ces caractéristiques.

Pour une humaine bipède, les changements se retrouvent entre les cuisses (on ne voit pas bien devant à cause des poils pubiens, on ne voit pas bien derrière à cause des fesses charnues causées par la bipédie), et les organes sensoriels se retrouvent bien trop haut (on ne sent pas très bien de surcroit!). Ces indications sont donc parfaitement inutiles.

De plus, une vulve enflée, coincée entre les cuisses, risquerait de subir des blessures par frottements (ça arrive déjà souvent simplement avec les cuisses!), et pourrait développer des infections (ce qui risque d’entraîner des dommages aux organes génitaux et/ou la mort de l’humaine). Il y a probablement eu, pour des questions de sélection naturelle, une plus grande proportion de femmes pré-humaines sans signaux d’ovulation (ou avec très peu de signaux). C’est ce qu’on appelle l’ovulation muette: les femmes actuelles ne savent pas, pour la plupart, le moment de leur ovulation, et les gens autour ne le savent pas davantage.

L’ovulation muette entraîne cependant un problème de taille: si les signaux pour montrer le « bon » moment pour féconder n’existent plus (ou quasiment), comment faire pour se reproduire?

On pense qu’il y a eu sélection de 2 grandes caractéristiques chez les humains:

1- la sexualité sans visée reproductive (donc, développement du clitoris chez les femmes, orgasmes fréquents): on a des relations sexuelles avant tout parce que c’est plaisant, ce qui permet d’augmenter les chances de reproduction – notons aussi que le cycle reproducteur des femmes est devenu beaucoup plus restreint que chez les autres primates pour augmenter les moments d’ovulation (il y a aussi la disparition des périodes de rut, et les relations sexuelles effectuées à n’importe quel moment du cycle – par exemple pendant la grossesse ou après la ménopause, où les chances de féconder sont à peu près nulles ). En gros, la sexualité est séparée de la reproduction, les individus se trouvent attirants à n’importe quel moment de leur cycle reproducteur, et il a fallu que les cultures établissent des règles pour régir les actes sexuels (quand, où, qui et avec qui, quoi, comment, pourquoi);

2- le développement de caractéristiques physiques chez les femmes indiquant l’atteinte de la puberté (et donc, une fertilité potentielle): gros seins, réserves graisseuses dans les hanches, les fesses et les cuisses (cette forme de corps en sablier caractéristique de la féminité). La puberté permet de savoir qu’une femme est menstruée (et donc, est capable d’enfanter). Il y a également une forme d’érotisation de ces parties du corps (les goûts personnels et les critères de beauté changent bien entendu, mais il reste des « classiques » très fréquents). Les règles dont j’ai parlées en 1 s’établissent également sur la décence (« cachez ce sein que je ne saurai voir ») – ce qui fait que partout, actuellement, les hommes protègent leur pénis (il est vulnérable à cause de la position bipède et doit donc être protégé des dangers, et des regards indiscrets), et les femmes cachent au minimum leur pubis (et leurs seins souvent).

Vous aviez donc raison de dire que les autres primates n’ont pas de seins (en dehors de la fin de la grossesse et des périodes d’allaitement), puisqu’ils ne pratiquent que très peu la bipédie (et que leur bassin ne rapproche pas autant leurs fémurs que chez les humains).

 

La mortalité infantile était plus élevée après l’explosion démographique suite à l’agriculture et l’élevage (beaucoup de naissances vs beaucoup de morts d’enfants), et les mères s’investissaient moins affectivement, mais à l’époque des chasseurs-cueilleurs, là où les naissances étaient moindres et les enfants « précieux », peut on supposer logiquement que les mères de la préhistoire étaient plus investies auprès de leurs petits que les mères du moyen âge par exemple?

C’est en effet une hypothèse très possible: actuellement, les femmes dans les (rares) communautés de chasseurs-cueilleuses ont des naissances espacées, et prennent très bien soin (et avec de longues périodes d’allaitement!) de leur enfant. Il y aurait peut-être un effet de rareté qui augmente la valeur des enfants (même si cette façon un peu économique de voir les choses ne tient pas compte de la complexité de nos liens!).

Il y a de plus une part de biologique dans le lien mère-enfant (avec entre autres l’ocytocine, l’hormone de « l’attachement » pour simplifier): il y a des cas où ce lien ne se forme pas (ou de façon très imparfaite), mais disons que beaucoup de parents ont un lien très fort semblable à celui des autres primates pour leur progéniture. Personnellement, la garde partagée de mon enfant (alors qu’il n’avait que 3 ans) avec son père, suite à une rupture, m’a semblée contre-nature, et je décrivais ma douleur comme une part animale (mammifère plus précisément) en moi: celle de ne pas prendre soin de mon fils tous les jours.

Encore une fois, on ne peut pas vraiment être sûrs de la nature du lien avant l’apparition de l’écriture (et encore là, ce n’est pas à ma connaissance un sujet abondamment discuté – les femmes ne savaient pas souvent lire et écrire avant le 20e siècle!).

 

Comment l’allaitement long peut il participer à une contraception sachant que le retour de couches se fait malgré l’allaitement qui continue (même à la demande) puisque la diversification vient se greffer et diminue les tétées et libère l’ovulation (par exemple, j’allaite encore mon fils de 3 ans, mais j’ai des cycles tout à fait normaux et fertiles).

J’ai parlé de « contraception naturelle » (même avec les méthodes artificielles, il est rare que ce soit efficace à 100%). Je vous envoie cet article qui en parle: en gros, il faut nourrir seulement au lait maternel le bébé. Chez certaines populations, l’introduction des aliments (autres que le lait) se fait très tardivement (après plusieurs mois, voire des années). Je vous avoue ne pas être spécialiste pour savoir comment cela se passe au niveau physiologique (s’il s’agit de taux d’hormones spécifiques en lien avec l’allaitement et diminuant la fertilité par exemple, ou des cycles décalés).

Puis-je me fier à l’allaitement comme contraception?

 

Je trouve que 2 théories s’opposent un peu au niveau du lien mère-bébé. La théorie de l’attachement de Bowlby estime que les bébés et leurs mères ont besoin d’une fusion et d’une relation exclusive, mais Bowlby se basait sur ses observations des autres primates (il me semble que les chimpanzés ou bonobos femelles sont très exclusives avec leur petit qu’elles ne les confient à aucun autre membre du groupe).

Mais, à l’opposé, il y a cette idée de la vie en communauté d’Homo sapiens (Cf par exemple l’interview d’Ingrid Bayot sur RCF « Qui est Mama Sapiens? »), comme on dit « il faut tout un village pour élever un enfant », où, ici, au contraire il est plutôt dit que le duo mère-bébé est bien sûr privilégié mais que les petits sont confiés facilement à d’autres adultes (probablement comme dans beaucoup de tribus et villages de notre époque). Comment savoir ce qui est le plus « proche » du fonctionnement optimal du bébé et de la mère? J’ai tout de même dans l’idée que le bébé humain est extrêmement dépendant de sa mère et qu’il va difficilement se sentir en confiance et apaisé dans les bras d’autres adultes loin des seins de sa mère. Alors, le modèle chimpanzé ou le modèle des tribus d’aujourd’hui?

Effectivement, il y a là une contradiction. Je dirais, d’une part, que les humains sont des primates très étranges à plusieurs points de vue et que la comparaison avec d’autres primates a toujours des limites.

Je pense que ce qu’il faut retenir de tout cela est le besoin pour l’enfant d’un ou plusieurs adultes – et peu importe si l’adulte lui est apparenté ou non. Bowlby montrait avec ses expériences qu’une fois nourri, le bébé rhésus se réfugiait dans les bras d’une poupée « réconfortante » (chaude et poilue). Il avait donc besoin à la fois de nourriture et d’une forme de contact.

De la même façon, je crois qu’un bébé a besoin de nourriture (je pense idéalement de lait humain – et qui pourrait à mon avis provenir sans problème d’un sein autre que celui de sa mère), ainsi que de soins (nettoyage, caresses et affection) peu importe encore une fois leur provenance.

On sait que l’adoption fonctionne. On sait aussi que les hommes sont parfaitement capables (au niveau physiologique si ce n’est psychologique hihi) de produire du lait. Un homme pourrait arriver à nourrir un bébé seul. Nous avons des sociétés où il est rare que des parents prennent seuls soin des enfants (on fait appel aux grands-parents, aux nourrices, bonnes, filles au pair, éducatrices de garderie, etc.).

Encore une anecdote personnelle: j’ai élevé mon fils dans un porte-bébé jusqu’à 15 mois. Je le traînais partout, je l’avais toujours dans les bras (à peu près 23h sur 24), il dormait avec moi jusqu’à ses 8 mois: il passait alors moins de 15 min par jour ailleurs que dans les bras d’un humain (dans une bassinnette ou par terre). Résultat? Entre autres, mon fils était (presque) toujours content d’être dans les bras de quelqu’un, et il n’a jamais développé une peur des étrangers. Ça fascinait mes collègues qui enseignent la psychologie du développement. Je ne sais pas si j’ai fait autre chose de spécial, mais mon fils n’a jamais eu peur que je ne revienne pas. Sa première journée à la crèche, je l’ai mis sur les genoux d’une éducatrice, je suis partie tout l’après-midi, et il n’a pas pleuré du tout.

Mon avis est qu’il faut s’inspirer des primates (en ne laissant pas le bébé seul, en ne le laissant pas pleurer: il pleure parce qu’il a un besoin, et jamais pour « manipuler »). Il faut répondre de notre mieux aux besoins d’un enfant. Et si cela implique de le confier pour la journée à d’autres adultes, ça me va parfaitement.

 

Le fait que l’élevage ait induit une diminution de l’allaitement avec une alimentation et des objets qui se substituent aux seins, n’a t il pas pu induire des carences/frustrations chez tous ces nouveaux bébés qui n’ont tout à coup plus eu droit d’accéder aux seins et ont pu développer un rapport aux seins carencé/frustré et donc non sain et cela jusqu’à l’âge adulte? Ca me semble un peu grossier mais il me semble qu’une relation avec un « objet » que l’on a pas laissé s’établir et se terminer naturellement peut induire une relation biaisée avec cet objet devenu « tabou » car « non accessible ».

Il me semble que cette hypothèse a été décrite en psychanalyse, avec l’idée que des hommes seraient fascinés par les plus grosses poitrines possibles (parce que du point de vue d’un bébé, un sein vue de près pendant l’allaitement est toujours gigantesque). Cela dit, je ne vois pas comment prouver cette hypothèse puisque les bébés ne peuvent pas parler, et que les souvenirs de la petite enfance sont à peu près inexistants chez les adultes.

 

D’ailleurs, la poitrine n’est pas un objet à cacher partout puisque selon les cultures ce n’est pas toujours le cas. Dans bien des pays les femmes se promènent sans cacher leurs seins, se sont d’ailleurs des pays où l’allaitement long est la norme, je fais peut être des erreurs, mais est ce que là où le rôle premier des seins (nourrir les petits) est vu comme la norme c’est également là où les seins ne sont pas des tabous qu’il faut cacher aux yeux des hommes au regard biaisé.

C’est une interprétation très intéressante, qu’il faudrait étudier à mon avis. Je ne sais malheureusement pas s’il existe de tels questionnements en ethnologie actuellement. Par contre, les questions de corps féminins sont rarement analysées: il faut une bonne complicité pour pouvoir aborder ces sujets.


Et enfin, si la proéminence des seins se produit pour indiquer la fertilité de la femme, pourquoi cette proéminence ne s’arrête pas à la ménopause? peut être que cela demanderait une dépense énergétique inutile.

À mon humble avis, il faut plutôt tenir compte de la question de la quantité de gras dans le corps: comme les seins sont des masses graisseuses en grande partie, s’il y a du gras, il y a (normalement) des seins. Cela dit, les seins peuvent disparaître presque complètement en cas de famines, malnutrition, ou maladies, quand le corps a utilisé ses réserves graisseuses.

Il est également possible que l’atteinte de la ménopause (fréquente dans nos sociétés où l’espérance de vie est maintenant très élevée) soit un phénomène récent à l’échelle de l’évolution, et que la disparition des seins ne soit pas un message pertinent. Pour les mammifères, il n’y a que certaines espèces de baleines qui atteignent aussi la ménopause (à ma connaissance). Il se peut que (presque toutes) les femmes mourraient tout simplement avant d’être ménopausées auparavant.

Il faut garder en tête que l’évolution n’est pas toujours logique 😉

 

Merci Josiane 🙂